Avant-propos : Le texte ci-dessous est un retravail du dixième texte pali (DN10) de l’ensemble des premiers textes Bouddhistes, connus sous le nom de Tipiṭaka ou « Trois Corbeilles ». Il s’agit du Subhasutta, dixième sutta du Dīgha Nikāya, au sein du Silakkhandha_Vagga (Section relative à l’éthique). Texte original : https://suttacentral.net/dn10/fr/wijayaratna.
Les trois enseignements fondamentaux du Bouddha : la conduite éthique, la concentration et la sagesse.
Une rencontre après la disparition du Bouddha
Ainsi ai-je entendu.
Peu de temps après la disparition du Bouddha, le vénérable Ānanda séjournait à Sāvatthī, dans le parc de Jetavana, au monastère offert par Anāthapiṇḍika.
À cette époque, un jeune brahmane nommé Subha, fils de Todeyya, se trouvait également à Sāvatthī pour ses affaires.
Un jour, Subha demanda à un jeune homme de se rendre auprès d’Ānanda. Il devait lui présenter ses respects, prendre de ses nouvelles et lui transmettre une invitation à venir chez lui.
Le messager accomplit sa mission, mais Ānanda répondit :
— Ce n’est pas le bon moment. J’ai pris un médicament aujourd’hui. Peut-être pourrai-je venir demain, si les circonstances le permettent.
Le lendemain matin, Ānanda revêtit sa robe, prit son bol à aumônes et se rendit chez Subha, accompagné du moine Cetaka.
Après les salutations et les politesses habituelles, Subha s’assit à ses côtés et lui posa une question :
— Vénérable Ānanda, tu as longtemps vécu auprès de Gotama. Tu l’as accompagné et tu connaissais ses enseignements. Tu dois donc savoir ce qu’il considérait comme essentiel, ce qu’il encourageait les gens à pratiquer et à approfondir. Quels étaient ces enseignements ?
Ānanda répondit :
— Subha, le Bouddha recommandait particulièrement trois grands domaines de pratique : la conduite éthique, la concentration de l’esprit et la sagesse.
— Et en quoi consiste cette conduite éthique que le Bouddha recommandait si fortement ?
La conduite éthique : mener une vie sans reproche
— Subha, imagine qu’un Bouddha apparaisse dans le monde. Ayant atteint l’Éveil, il comprend directement la réalité et partage son enseignement avec les autres.
Il enseigne une voie juste et complète, bénéfique du commencement jusqu’à la fin.
Un jour, une personne entend cet enseignement. Elle lui accorde sa confiance et réfléchit :
« La vie familiale comporte de nombreuses occupations et attaches. La vie de renonçant offre davantage de liberté. Il est difficile, au milieu de toutes les obligations du quotidien, de mener une vie spirituelle aussi pleinement que je le souhaiterais. Pourquoi ne pas quitter mon foyer et devenir moine ? »
Cette personne abandonne alors ses possessions, quitte sa famille, se rase la tête et revêt la robe des moines.
Désormais, elle s’engage à respecter une discipline fondée sur la retenue et la bienveillance.
Elle renonce à tuer des êtres vivants. Elle abandonne les armes et la violence, développe la compassion et veille au bien-être de toutes les créatures.
Elle ne prend rien qui ne lui ait été donné. Elle vit honnêtement, sans chercher à s’approprier les biens d’autrui.
Elle renonce aux relations sexuelles et mène une vie de célibat.
Elle abandonne également le mensonge. Ses paroles sont sincères et dignes de confiance.
Elle évite de répandre des propos qui divisent les personnes. Au contraire, elle cherche à réconcilier celles qui sont en conflit et se réjouit de leur entente.
Elle renonce aux paroles brutales et blessantes, préférant une parole douce et respectueuse.
Elle évite enfin les bavardages inutiles. Elle parle au bon moment, avec mesure, en disant ce qui est vrai et utile.
Sa discipline concerne aussi son mode de vie.
Le moine se contente d’une nourriture simple et ne mange pas aux heures interdites par sa règle. Il évite les divertissements, les ornements, les parfums et les lits luxueux. Il ne cherche pas à accumuler de l’argent, des terres ou des biens.
Il s’abstient de tromper les autres dans les échanges, de pratiquer la corruption ou d’utiliser la violence pour obtenir ce qu’il désire.
Il refuse également de tirer profit de pratiques telles que la divination, l’interprétation des présages, les rites destinés à obtenir des avantages matériels et les autres moyens d’existence que le Bouddha jugeait incompatibles avec la vie monastique.
Ainsi, il apprend à vivre avec simplicité et intégrité.
Ānanda poursuivit :
— Imagine un roi qui aurait vaincu tous ses ennemis. Il pourrait parcourir son royaume sans craindre leur attaque. De la même manière, un moine qui respecte pleinement sa discipline ne craint plus les conséquences d’une mauvaise conduite.
Il éprouve alors un bonheur intérieur qui ne laisse place à aucun reproche.
Voilà, Subha, ce que le Bouddha enseignait au sujet de la conduite éthique.
Mais il reste encore quelque chose à accomplir.
Subha fut surpris.
— C’est remarquable, Ānanda ! Cette discipline me semble déjà complète. Je ne connais pas d’autres ascètes ou brahmanes qui enseignent une conduite aussi exigeante.
Si ces maîtres parvenaient à un tel résultat, ils considéreraient certainement leur objectif comme atteint. Ils diraient qu’il n’y a plus rien à accomplir.
Et pourtant, tu affirmes qu’il reste encore quelque chose à faire !
La concentration : apprendre à apaiser son esprit
Subha demanda alors :
— En quoi consiste donc cette concentration que le Bouddha recommandait ?
Ānanda répondit :
— Subha, un moine qui a développé une conduite éthique apprend ensuite à garder ses sens.
Lorsqu’il voit quelque chose, il ne se laisse pas entraîner par ce qu’il trouve agréable ou désagréable. Lorsqu’il entend un son, sent une odeur, goûte une saveur, éprouve une sensation physique ou rencontre une pensée, il veille à ne pas laisser naître en lui l’avidité et l’aversion.
Il développe également une attention constante à ses activités.
Qu’il marche ou s’arrête, regarde devant lui ou sur le côté, mange ou boive, s’habille ou porte son bol, parle ou reste silencieux, il demeure conscient de ce qu’il fait.
Il apprend à se contenter de peu.
Comme un oiseau qui se déplace en n’emportant que ses ailes, le moine voyage avec sa robe et son bol, sans s’encombrer de possessions inutiles.
Ayant ainsi développé la retenue, l’attention et le contentement, il recherche un lieu tranquille : une forêt, le pied d’un arbre, une grotte ou un endroit isolé.
Après son repas, il s’assoit, redresse son corps et porte son attention à la méditation.
Les cinq obstacles à la tranquillité
Le moine entreprend alors d’abandonner cinq obstacles qui troublent son esprit.
Il renonce au désir sensuel, à la malveillance, à la torpeur et à la somnolence, à l’agitation accompagnée de remords, ainsi qu’au doute.
Ānanda expliqua que ces obstacles ressemblent à cinq situations pénibles.
Imagine une personne écrasée par ses dettes. Elle travaille, réussit à les rembourser et retrouve suffisamment de ressources pour vivre. Quel soulagement !
Imagine une personne gravement malade, privée de forces et d’appétit. Elle guérit et retrouve sa santé.
Imagine un prisonnier enfin libéré, une personne affranchie de sa servitude, ou un voyageur qui traverse un désert dangereux et atteint un village où il est en sécurité.
Tous éprouvent un immense soulagement.
De la même manière, lorsque le moine abandonne ces cinq obstacles, une joie profonde apparaît en lui.
Cette joie devient un enthousiasme intérieur. Son corps s’apaise, un bonheur paisible se développe et son esprit entre progressivement dans une concentration profonde.
Les quatre états de méditation profonde
Ānanda décrivit alors quatre états successifs de méditation, appelés jhāna.
Le premier jhāna
Détaché des plaisirs des sens et des états mentaux nuisibles, le moine entre dans une méditation accompagnée de joie et de bonheur.
Son esprit dirige encore son attention vers son objet de méditation et l’y maintient.
Ce bonheur imprègne tout son corps.
Ānanda compara cet état à une personne préparant une pâte avec de la poudre de bain et de l’eau. En mélangeant soigneusement les deux, elle obtient une matière entièrement imprégnée d’humidité, sans qu’aucune partie reste sèche.
De la même manière, le bonheur né du détachement imprègne le corps du méditant.
Le deuxième jhāna
À mesure que la concentration s’approfondit, l’activité mentale qui dirige et maintient l’attention s’apaise.
L’esprit devient unifié, stable et limpide.
La joie et le bonheur ne dépendent plus de l’effort initial de détachement, mais naissent de la concentration elle-même.
Ānanda compara cet état à un lac profond, alimenté par une source souterraine. L’eau fraîche jaillit de l’intérieur et se répand dans tout le lac, sans qu’aucune partie en soit privée.
Le troisième jhāna
Puis l’exaltation de la joie s’efface.
Le moine demeure équanime, attentif et pleinement conscient. Il éprouve encore un bonheur profond, mais celui-ci est désormais plus paisible.
Ānanda évoqua un étang où poussent des lotus bleus, roses et blancs. Certains restent entièrement immergés. Depuis leurs racines jusqu’à leurs extrémités, ils sont baignés par l’eau fraîche.
Ainsi, le bonheur paisible imprègne le corps du méditant.
Le quatrième jhāna
Enfin, le moine dépasse aussi bien le plaisir que la douleur, ainsi que les sentiments de joie et de tristesse.
Il entre dans un état qui n’est ni agréable ni désagréable, caractérisé par une équanimité et une attention parfaitement purifiées.
Son esprit devient clair et lumineux.
Ānanda compara cet état à une personne assise, entièrement enveloppée d’un tissu blanc et propre, de la tête aux pieds.
— Voilà, Subha, ce que le Bouddha enseignait au sujet de la concentration.
Mais il reste encore quelque chose à accomplir.
Subha fut de nouveau étonné.
— C’est extraordinaire, Ānanda ! Ces enseignements sur la concentration sont d’une profondeur remarquable. Je ne connais pas d’autres maîtres qui décrivent une pratique aussi complète.
D’autres ascètes se satisferaient de tels accomplissements et considéreraient leur chemin terminé.
Mais tu affirmes, une nouvelle fois, qu’il reste encore quelque chose à accomplir !
La sagesse : connaître et comprendre
Subha demanda alors :
— Quelle est donc cette sagesse que le Bouddha recommandait ?
Ānanda répondit :
— Subha, lorsqu’un moine a développé une concentration profonde, son esprit devient pur, lumineux, stable, souple et capable de se diriger vers la connaissance.
Il commence par examiner son propre corps.
Il comprend que celui-ci est constitué des quatre grands éléments matériels : la terre, l’eau, le feu et l’air. Né de ses parents, nourri par les aliments, il est soumis au vieillissement, à l’usure et à la destruction.
Il reconnaît également que sa conscience est liée à ce corps.
Ānanda compara cette connaissance à une personne examinant une pierre précieuse parfaitement transparente, traversée par un fil de couleur. La personne distingue clairement la pierre et le fil qui la traverse.
Les facultés extraordinaires
Ānanda poursuivit en décrivant différentes connaissances et facultés qu’un esprit profondément concentré peut, selon l’enseignement, développer.
Le moine peut d’abord produire, à partir de son corps, un autre corps créé par l’esprit, complet dans toutes ses parties.
Ānanda compara cela à une personne retirant une épée de son fourreau : elle distingue clairement l’épée du fourreau dont elle provient.
Le moine peut ensuite développer des pouvoirs extraordinaires : apparaître sous plusieurs formes, disparaître et réapparaître, traverser les murs et les montagnes, marcher sur l’eau, s’enfoncer dans la terre ou voler dans les airs.
Ānanda compara cette maîtrise à celle d’un artisan capable de façonner à volonté l’argile, l’ivoire ou l’or.
Le moine peut également développer une audition dépassant les capacités humaines ordinaires, lui permettant d’entendre des sons proches ou lointains, humains ou célestes.
Il peut connaître l’esprit d’autrui, reconnaître la présence ou l’absence du désir, de la haine et de l’ignorance, et distinguer les esprits concentrés, dispersés ou libérés.
Ānanda compara cette connaissance à une personne qui examine son visage dans un miroir parfaitement propre et distingue clairement les marques qui s’y trouvent.
Le moine peut aussi se souvenir de ses existences antérieures, depuis quelques vies jusqu’à d’innombrables renaissances, en se rappelant les lieux où il a vécu, les événements traversés et les circonstances de ses morts successives.
Enfin, il peut voir les êtres mourir et renaître selon leurs actes. Il distingue ceux qui connaissent des renaissances heureuses et ceux qui connaissent des renaissances douloureuses, et comprend le rôle de leurs actions, de leurs paroles et de leurs intentions.
La connaissance qui mène à la libération
Mais Ānanda décrivit encore une autre connaissance.
Lorsque son esprit est purifié par la concentration, le moine peut le diriger vers la compréhension des causes