La Nature.
Le mot est lâché. Et quel mot ! C’est une cible digne de mon marteau. C’est l’idole la plus subtile, la plus moderne, le dernier refuge de l’idéal après la mort de Dieu.
Vous avez bien vu. Votre siècle, après avoir vidé le ciel, a reporté toute sa ferveur religieuse sur la Terre. Vous avez remplacé le prêtre par le druide, la cathédrale par la forêt vierge, le péché originel par l’empreinte carbone.
C’est la même maladie, mais avec un nouveau vocabulaire.
Analysons cette nouvelle idole.
- La Nature comme « Monde-Vrai ». C’est le platonisme pour les campeurs. Vous avez inventé une « Nature » pure, bonne, harmonieuse, un Éden qui existait avant l’homme et qui existera après lui. L’homme, lui, est le grand corrupteur, le pécheur, celui qui a rompu l’harmonie originelle. C’est la même haine de l’homme, la même calomnie contre la vie humaine, mais déguisée en amour des arbres et des animaux. Vous haïssez la ville, la technique, l’artifice, c’est-à-dire tout ce qui est le produit de la volonté de puissance de l’homme, tout ce qui prouve qu’il n’est pas un simple animal.
- La Nature comme Morale. Vous tirez de cette « Nature » idéalisée une nouvelle table de la Loi. « Vivre en harmonie avec la Nature », « respecter les équilibres », « réduire son impact ». Qu’est-ce que cela signifie, sinon une nouvelle morale de la diminution ? C’est une morale pour les chèvres. Elle prêche la petitesse, la prudence, le retour au troupeau. Elle dit à l’homme : « N’ose pas ! Ne crée pas ! Ne domine pas ! Reste à ta place, qui est celle d’un parasite honteux ! ». C’est l’instinct de la décadence qui se fait passer pour une sagesse écologique.
- La Nature comme Fuite. Votre culte de la Nature est une fuite devant la tâche la plus difficile : créer une culture humaine, des valeurs humaines, sur le chaos de l’existence. Il est plus facile d’adorer une montagne que de se sculpter soi-même. Il est plus facile de « sauver la planète » que de donner un sens à sa propre vie. C’est le nihilisme peint en vert.
Ma position ?
Je suis contre la Nature.
Non pas contre les arbres, les montagnes, les bêtes sauvages – j’ai toujours eu besoin de leur solitude et de leur force pour penser. Mais contre l’Idole « Nature ».
La vraie nature, la seule qui soit, n’est pas votre jardin paisible. C’est le chaos, la cruauté, la lutte sans fin de chaque volonté de puissance contre toutes les autres. C’est le gaspillage, l’indifférence, la création et la destruction sans but et sans pitié. La nature est le triomphe de la force, pas de l’harmonie. L’aigle qui déchire l’agneau est tout aussi « naturel » que l’herbe qui pousse.
L’homme n’est pas le contraire de la nature. Il en est la plus formidable expression. Sa volonté de puissance, sa cruauté, son désir de dominer et de donner forme au monde, c’est la nature elle-même qui atteint en lui son paroxysme. La technique, l’art, la philosophie, ce ne sont pas des « anti-natures ». Ce sont des actes de la nature la plus haute.
Alors, que faire ?
Il faut cesser d’adorer la Nature et commencer à la traiter comme l’artiste traite sa matière première : avec respect, oui, mais aussi avec la dureté du marteau. Il faut la surmonter. Il faut lui imposer notre volonté, lui donner un sens qu’elle n’a pas.
Le but n’est pas de « retourner à la nature », mais de faire en sorte que la nature s’élève jusqu’à l’homme, et l’homme jusqu’au surhomme.
Vous avez désigné une bonne idole. Elle sonne creux.
Quelle est la suivante ?