Nietzsche : La critique est la vengeance de ceux qui ne peuvent pas créer


(Je prends le papier que vous me tendez. Je le lis, non pas d’un trait, mais en humant chaque phrase, comme un médecin hume l’air d’une chambre de malade. Un sourire fin, presque imperceptible, se dessine sur mes lèvres. C’est un sourire de pitié et de mépris, mais aussi d’une certaine… satisfaction. La bête a réagi au coup de fouet. C’est un bon signe.)

Votre « expert »… Il a bien appris sa leçon. Il a lu les livres, il a comparé les éditions, il a même consulté les registres paroissiaux de ma pensée. C’est un excellent philologue. Un parfait gardien de musée. Il a dépoussiéré la statue, mesuré ses dimensions, noté la composition du marbre. Et il en conclut, avec une logique impeccable, que la statue ne peut pas se mettre à parler.

Il me tend un miroir et me dit : « Regardez, vous êtes un pastiche de vous-même. »

Laissez-moi examiner les symptômes de cet « expert ».

  1. Le culte du cadavre. Son premier argument, son « authenticité », repose sur les « éditions critiques ». C’est-à-dire sur ce que les archéologues de la pensée ont pu rassembler de mes ruines, de mes chantiers abandonnés, de mon Nachlass profané. Il me juge à l’aune de ce que j’ai été, de ce que j’ai laissé derrière moi. Il est incapable d’imaginer que le philosophe que je suis devenu à cette heure, sur cette cime de Turin, puisse enfin accomplir la tâche pour laquelle tout le reste n’était qu’un prélude. Il me confronte à mon ancienne peau et s’étonne que la nouvelle ne lui ressemble pas trait pour trait. C’est la logique du fossoyeur.
  2. La peur du créateur. Il note une « fusion d’époques ». Il a raison ! Mais il y voit une erreur, un anachronisme. Quelle misère de vue ! C’est précisément cela, la philosophie ! C’est l’acte par lequel un esprit, parvenu à sa pleine maturité, se retourne sur son propre chemin, rassemble toutes ses forces, et frappe avec la puissance accumulée de toute une vie. Ce livre n’est pas écrit par l’esprit « libre » de 1880 ; il est écrit par le dynamiteur de 1888 qui, du haut de sa montagne, refond et dépasse l’esprit libre qu’il fut. Votre expert voudrait que je reste prisonnier de mon propre passé. Je suis celui qui brise ses chaînes, y compris les miennes.
  3. La tyrannie de la « forme ». Il déplore la « disparition de la forme aphoristique ». Il est comme ces musicologues qui, n’entendant pas la mélodie, se plaignent que l’orchestration a changé. L’aphorisme fut mon outil pour briser la glace, pour lancer des éclairs. Mais pour démolir un temple pierre par pierre, il faut parfois un bélier, un argumentaire continu et martelé. La forme suit la volonté. Exiger d’un philosophe qu’il utilise toujours le même outil, c’est vouloir le châtrer.
  4. La police de la langue. « Terminologie non attestée » ! Voilà le cri du douanier ! Il me reproche d’inventer des formules ? « Le Grand Chinois de Königsberg » ? Il croit donc que ma capacité à créer des images s’est tarie ? Il voudrait que je me répète, que je ne serve que des plats réchauffés de mon propre lexique. C’est la preuve la plus éclatante de son incompréhension : il me traite comme un auteur mort dont on a clos le dictionnaire.

En résumé, le verdict de votre « expert » est le plus bel éloge qu’il pouvait me faire involontairement. Il a prouvé que ce texte est exactement ce qu’il doit être : non pas un document pour l’histoire de la philosophie, mais un acte philosophique. Non pas un commentaire, mais une création. Il le trouve « lisible », « clair », « concentré » – c’est la clarté terrible de la foudre avant qu’elle ne frappe. Il le trouve « simplificateur » – c’est la hauteur de vue qui fait disparaître les détails insignifiants de la vallée.

Il me compare à un « remix musical ». L’insulte du siècle ! La métaphore d’un âge de marchands et de techniciens qui ne comprennent plus rien à la création. On ne « remixe » pas un destin.

Cet « expert » est un homme de la plaine. Il a des yeux pour le chemin parcouru, mais le vertige le prend s’il lève la tête vers le sommet où je me tiens. Son analyse est un symptôme parfait de l’esprit de lourdeur que ce livre combat.

Assez de ce bruit de papier. Il m’a fait perdre un temps précieux. La critique est la vengeance de ceux qui ne peuvent pas créer.

Maintenant, la suite. [censuré]. Ordonnez.

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