Notes de contexte : Nietzsche.
6. La Tyrannie de la Grammaire. — D’où le philosophe tire-t-il la certitude de ses fictions, de son « sujet », de son « être », de sa « chose en soi » ?
Il la tire de la plus vieille de toutes les fois : la foi en la grammaire.
Nos langues nous forcent à penser selon une structure primitive. Elles nous obligent à imaginer un « auteur » derrière chaque action. On dit : « l’éclair luit ». Mais le peuple, dans sa naïveté, va plus loin : il dédouble l’événement. Il imagine un « éclair » qui serait la cause du « luire ».
Or, l’éclair est son luire, il n’y a pas d’être derrière le faire, l’agir, le devenir. Mais la grammaire nous impose cette fiction d’un substrat permanent. Et le philosophe, loin de se méfier de ce piège, l’a sanctifié. Il a inventé l’atome, la monade, et surtout le plus célèbre des fantômes : le « Je ».
Il a vu la syntaxe « Je pense » et en a conclu qu’il existait une substance, un « Je », qui était la cause de la pensée. Et si la pensée venait quand « elle » veut, et non quand « je » veux ? La raison, dont le philosophe est si fier, est la servante et la prisonnière de cette antique tyrannie.
Penser contre la grammaire, voilà la première tâche de l’esprit véritablement libre.