Chassez les à coups de pierres


Note de contexte : Extrait du livre « Le vagabond de l’Eveil », par Matthieu Ricard, relatant la vie de Patrul Rinpoché, un grand maître tibétain.

Dans la tradition bouddhiste, particulièrement dans le bouddhisme tibétain, on utilise parfois un langage fort ou provocateur pour secouer l’esprit et attirer l’attention.

Je me prosterne aux pieds de mon maître.
Lorsque, moi, « le Vieux Chien », étais en retraite dans les vastes étendues sauvages,
Certaines paroles de mon protecteur et suprême refuge
Me revinrent à l’esprit : elles m’ont ému au point de dire ce qui suit.

Au début, quand j’étais en présence de mon maître,
Tel un explorateur qui découvre une île d’or,
J’avais le sentiment que tous mes souhaits s’était réalisés.
C’était connaître la valeur des enseignements.

Ensuite, quand j’étais en présence de mon maître,
Tel un voleur traîné devant le juge,
J’éprouvais un vif remords face à toutes mes erreurs.
C’était mériter une bonne semonce.

Maintenant, quand je suis en présence de mon maître,
Tel un pigeon niché dans un temple,
Je me sens trop à l’aise, d’égal à égal.
C’est dire qu’il vaut mieux garder la bonne distance.

Au début, quand je recevais des instructions sur la méditation,
Tel un homme affamé, désespérément en quête de nourriture,
J’éprouvais le besoin urgent de les pratiquer toutes à la fois.
C’était faire étalage de la méditation.

Ensuite, quand me furent données des instructions sur la méditation,
Tel celui qui tente de comprendre un discours prononcé au loin,
Je me sentais déconcerté par ce que j’entendais.
C’était négliger de clarifier les doutes.

Maintenant, quand je reçois des instructions sur la méditation,
Tel un homme forcé d’avaler son propre vomi,
Je n’éprouve que répulsion.
C’est perdre tout désir d’en savoir davantage.

Au début, en retraite dans les vastes étendues désertiques,
Tel un voyageur tout juste de retour chez lui,
Je me sentais parfaitement à l’aise.
C’était la joie d’être simplement là où j’étais.

Ensuite, en retraite dans les vastes étendues désertiques,
Telle une grand beauté livrée a elle même,
Je me sentais instable et à cran.
C’était ressentir beaucoup d’agitation et de fébrilité.

Maintenant en retraite dans les vastes étendues désertiques,
Tel un vieux chien qui a trouvé le bon fossé où mourir,
Je me sens stable, je suis content.
C’est jouer le rôle du cadavre.

Au début, quand je considérais la Vue,
Tel un vautour qui recherche les plus hautes sphères,
Plus elle semblait élevée, plus je l’appréciais.
C’était en faire tout une histoire.

Ensuite, quand je considérais la Vue,
Tel un homme hésitant à la croisée des chemins,
Je craignais de m’engager dans la mauvaise direction.
C’était demeurer dans le doute.

Maintenant, quand je considère la Vue,
Comme si j’entendais le gazouillis d’un vieux gâteux devant un bébé,
Je me sens quelque peu désorienté.
C’est perdre tous ses points de référence.

Au début, quand je considérais la méditation,
Tel un jeune couple d’amoureux,
Je n’éprouvais que du désir.
C’était avoir soif de pratiquer.

Ensuite, quand je considérais la méditation,
Tel un gringalet ployant sous une charge massive,
J’avais l’impression que ça me dépassait.
C’était manquer de pratique.

Maintenant, quand je considère la méditation,
Telle une aiguille sur un rocher, en équilibre sur sa pointe,
Je ne parviens pas à me poser un seul instant.
C’est ne plus pouvoir méditer davantage.

Au début, quand je pensais à la conduite,
Tel un étalon attaché à son piquet,
Je me sentais entravé par mes vœux.
C’était feindre la discipline.

Ensuite, quand je pensais à la conduite,
Tel un vieux chien de garde dégagé de ses chaînes,
Je me sentais libre de faire ce que je voulais.
C’était abandonner ses vœux.

Maintenant, quand je pense à la conduite,
Telle une coquette qui se laisser aller à elle-même,
Je me sens totalement libre.
C’est cesser de se soucier des conditions.

Au début, quand je considérais le but,
Tel celui qui écoute les boniments mielleux d’un escroc,
J’avais l’impression de conclure une affaire fabuleuse.
C’était nourrir de grandes attentes.

Ensuite, quand je considérais le but,
Tel le lointain rivage de l’océan,
J’avais l’impression qu’il était hors d’atteinte.
C’était ne nourrir que peu d’espoirs.

Maintenant, quand je considère le but,
Tel un voleur de nuit qui arrive à l’aube,
J’ai l’impression d’avoir laissé passer ma chance.
C’est n’avoir plus aucune attente.

Au début, quand j’exposais le Dharma,
Telle une grande beauté se pavanant sur un marché,
J’étais enchanté par ma propre éloquence.
C’était le plaisir de m’écouter parler.

Ensuite, quand j’exposais le Dharma.
Tel un vieil homme rabâchant ses histoires de jeunesse,
J’avais l’impression de tout savoir.
C’était être un beau parleur.

Maintenant, quand j’expose le Dharma,
Tel un exorciste qui vise un fantôme,
J’ai l’impression d’exhiber mes points faibles.
C’est recevoir une leçon d’humilité.

Au début, lors de mes premiers débats,
Tel un plaignant qui traîne un cas douteux devant la cour,
J’aurais tout fait pour sortir vainqueur.
C’était céder souvent à la colère.

Ensuite, quand je débattais,
Tel un médiateur s’efforçant d’être impartial,
Je cherchais désespérément la vérité.
C’était mobiliser toute son intelligence.

Maintenant, quand je débats.
Tel un hors-la-loi en maraude sur des terres inhospitalières,
J’ignore ce que je vais dire ou faire l’instant d’après.
C’est perdre tout sentiment de contrainte.

Au début, quand j’écrivais un texte,
A l’instar des chants d’Eveil improvisés des grands maîtres,
Les mots me venaient spontanément à l’esprit.
C’était ne rien fabriquer.

Ensuite, quand j’écrivais un texte,
Tel un poète qui habilement façonne ses vers,
Je travaillais à raffiner mon art.
C’était créer de la belle littérature.

Maintenant, quand j’écris un texte,
Comme si je lisais un manuel écrit par un idiot,
J’ai le sentiment que tous ces gribouillis sont inutiles.
C’est ne plus gâcher ni encre ni papier.

Au début, quand j’étais en présence de mes compagnons,
Tels des jeunes gens réunis pour un concours de tir à l’arc,
J’éprouvais un sentiment de rivalité à leur égard.
C’était se duper en voulant ceci et pas cela.

Ensuite, quand j’étais en présence de mes compagnons,
Telle une prostituée lors d’une soirée,
J’avais l’impression de les connaître tous intimement.
C’était avoir beaucoup d’amis.

Maintenant, quand je suis en présence de mes compagnons,
Tel un lépreux qui traîne dans des lieux publics,
Je sens que je ne devrais pas me trouver là.
C’est vouloir vivre seul.

Au début, quand je me trouvais face à des biens,
Tel un jeune enfant qui cueille une fleur,
J’éprouvais un moment de joie.
C’était en faire généreux usage.

Ensuite, quand je me trouvais face à des biens,
Telle de l’eau versée dans une jarre qui fuit,
J’avais l’impression qu’il n’y en aurait jamais assez.
C’est pourquoi j’ai cessé d’en vouloir davantage.

Maintenant, quand je me trouve face à des biens,
Tel un indigent accablé par une nombreuse progéniture,
Je les considère comme un fardeau.
C’est être content de ne rien posséder.

Au début, quand j’étais entouré d’une foule de gens,
Telle une armée de serviteurs,
J’avais l’impression d’être un excellent chef.
C’était aider autrui.

Ensuite, quand j’était entouré d’une foule de gens,
Tel un instructeur menant son groupe de moines novices,
J’avais l’impression d’avoir perdu toute liberté.
C’est pourquoi j’ai désormais coupé tous ces liens.

Maintenant, quand je suis entouré par une foule de gens,
Comme si je faisais entrer un chien voleur chez moi,
J’ai l’impression que tout risque d’être gâché.
C’est pourquoi je suis mieux seul.

Au début, quand j’enseignais à des disciples,
Tel un esclave qui rêve de devenir le maître,
Je recherchais la notoriété.
C’était être en quête d’adulation.

Ensuite, quand j’enseignais à des disciples,
Tels de pèlerins qui dépendent de lieux sacrés,
Je pensais que mes disciples dépendaient de moi.
C’était chercher à faire le bien d’autrui.

Maintenant, à l’approche des prétendus disciples,
Tels des démons surgis de nulle part,
Je les réprimande et les éconduis.
C’est devoir les chasser à coups de pierres.

Ici s’achève la semonce intitulée « Chassez-les à coups de pierres ».
Que mérites s’ensuivent !

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