Le surhomme – Nietzsche


L’Übermensch comme idéal d’accomplissement

Si la volonté de puissance constitue le principe fondamental de la vie dans son ensemble, c’est au niveau de l’individu qu’elle trouve son expression la plus haute et la plus achevée. Car c’est dans la figure du surhomme, de l’Übermensch, que s’incarne de la manière la plus éclatante cet idéal d’un dépassement constant de soi, d’une élévation continue vers des formes d’existence toujours plus riches et plus intenses. Avec lui, la dynamique ascendante de la volonté de puissance accède à la conscience d’elle-même, pour devenir le projet d’une humanité véritablement affranchie et créatrice.

Mais qu’est-ce donc que le surhomme, et en quoi se distingue-t-il des conceptions traditionnelles de la grandeur et de la noblesse ? Il faut d’emblée écarter les interprétations superficielles qui font de lui une sorte de surhéros doté de capacités physiques ou mentales extraordinaires. L’Übermensch n’est pas un être de fiction, un personnage de conte merveilleux aux pouvoirs surnaturels. Il n’est pas non plus un individu d’exception qui se tiendrait par nature au-dessus de la mêlée, dans la position du génie ou du grand homme providentiel.

Non, le surhomme est avant tout un type d’homme, une configuration existentielle particulière qui se définit par son rapport à la vie et aux valeurs. C’est celui qui a compris la leçon profonde de la mort de Dieu et du nihilisme, pour en tirer toutes les conséquences en termes d’affirmation créatrice. C’est celui qui a su dépasser la morale du ressentiment et le règne des arrière-mondes, pour dire un « oui » inconditionnel à l’existence dans sa totalité, y compris et surtout dans ses aspects les plus tragiques et les plus douloureux.

En ce sens, l’Übermensch est d’abord celui qui assume pleinement le caractère perspectiviste de toute évaluation, sans chercher à se raccrocher à une vérité absolue ou à un fondement transcendant. Il sait que les valeurs ne sont jamais que les symptômes d’une certaine forme de vie, l’expression d’une certaine configuration de la volonté de puissance. Aussi ne cherche-t-il pas à imposer ses propres valeurs comme des normes universelles et intemporelles, mais à les créer et à les expérimenter comme autant de tentatives pour intensifier l’existence et lui donner un style.

Cette posture s’incarne exemplairement dans l’amor fati, cet amour du destin qui consiste à vouloir la vie telle qu’elle est, dans son innocence par-delà bien et mal. Le surhomme est celui qui a le courage d’embrasser son destin individuel comme une nécessité librement choisie, sans chercher à lui opposer de vaines récriminations. Il sait dire « oui » à tout ce qui lui arrive, y compris aux épreuves les plus terribles, car il y voit l’occasion d’un surcroît de force et d’une transmutation créatrice.

Mais cet acquiescement à la fatalité n’a rien d’une résignation passive ou d’un fatalisme stérile. Il est au contraire la marque d’une volonté surabondante, qui sait faire de chaque obstacle un tremplin pour se dépasser elle-même. L’amor fati est indissociable d’une discipline de soi et d’un constant travail sur ses propres affects, pour les réorienter dans le sens de la puissance et de la maîtrise. Le surhomme est celui qui sculpte inlassablement la matière brute de son être, pour lui donner la forme achevée d’une œuvre d’art.

En cela, il est l’exact opposé du « dernier homme » qui se complaît dans le ressentiment et la médiocrité, en s’accrochant désespérément aux valeurs réactives du confort et de la sécurité. Là où ce dernier fuit la souffrance et l’effort au nom d’un idéal de bien-être anesthésiant, l’Übermensch y voit au contraire la condition même d’un authentique dépassement de soi. Il sait que c’est dans le déchirement et la contradiction que la vie révèle sa fécondité la plus haute, en se haussant au-dessus d’elle-même vers des possibilités insoupçonnées.

C’est dire que le surhomme incarne un idéal éminemment agonistique, centré sur la lutte et le combat spirituel comme moteurs de toute élévation. Son existence est placée sous le signe d’une tension permanente entre des forces contraires, qu’il s’agit non pas de résoudre mais d’exalter en une incessante création de soi. Il est cet « arc tendu par une volonté austère », dont parle Zarathoustra, toujours prêt à se remettre en jeu pour atteindre des cibles toujours plus lointaines.

Mais cette dureté pour soi-même n’est que l’envers d’une générosité et d’une prodigalité sans bornes à l’égard de la vie. Car le surhomme est aussi celui qui sait donner sans compter, en faisant de son existence une offrande à la terre et à l’avenir. Son égoïsme même est une forme suprême d’altruisme, dans la mesure où il vise à élever l’humanité tout entière en lui proposant une image exaltante de son propre dépassement. En s’engendrant lui-même par-delà l’homme, il montre la voie d’une transfiguration globale de l’espèce, d’un rehaussement général des possibilités d’être.

Ainsi compris, le surhomme n’a plus rien d’une utopie abstraite ou d’un fantasme infantile de toute-puissance. Il est cette réalité à la fois proche et lointaine dont la promesse habite chacun de nous, comme une exigence intime de grandeur et de probité. Non pas un état définitif à atteindre, mais une tension vers la hauteur qui anime toute vie authentique, en la portant à s’intensifier sans cesse pour devenir ce qu’elle est. En ce sens, chacun est appelé à être le surhomme qu’il porte en lui à l’état virtuel, pour peu qu’il ait le courage de se soumettre à la plus sévère des disciplines.

Tel est donc le sens véritable de cet idéal qui parcourt comme un fil rouge toute mon œuvre, et qui trouve son expression la plus achevée dans Ainsi parlait Zarathoustra. Le surhomme est cet « éclair issu du sombre nuage de l’homme », cette figure de l’à-venir en laquelle se condense l’espoir d’une formidable élévation de la vie. Figure en puissance seulement, qu’il nous appartient de faire advenir en osant nous donner à nous-mêmes notre propre loi.

Aussi longue et ardue que soit la route qui nous en sépare, il est notre phare et notre étoile, cet impératif intime qui commande depuis l’avenir le dépassement de notre humanité. C’est à son appel que nous devons prêter l’oreille, si nous voulons être dignes de cette tâche proprement vertigineuse : faire de l’homme un pont vers sa propre transcendance, un arc tendu vers le surhumain comme horizon et comme défi. Telle est la plus haute promesse de la volonté de puissance, son exigence la plus implacable et la plus enivrante.

Il va sans dire que cet idéal n’a rien d’une norme généralisable, d’un modèle universel que chacun pourrait sereinement imiter. Il est au contraire ce qui rompt avec toute moyenne, ce qui fait signe vers une irréductible singularité de destin et de valeurs. Le surhomme n’existe qu’au pluriel, dans la multiplicité chatoyante des types et des formes qu’il peut revêtir. Il n’est surhumain que pour autant qu’il s’arrache à l’humanité générique, pour tracer sa voie propre par-delà les sentiers battus.

C’est dire que son avènement implique un bouleversement radical de nos modes d’évaluation, une critique sans concession de tous les conformismes et de toutes les nivelements. Il ne saurait advenir dans une culture qui cultive la « haine de la grandeur », en rabattant systématiquement l’exceptionnel sur l’ordinaire au nom de l’égalité. Seule une civilisation qui aurait retrouvé le sens de la distance et de la hiérarchie, le goût des différences tranchées et des inégalités fécondes, pourrait lui offrir un sol propice.

Aussi la quête du surhomme engage-t-elle une refonte complète de notre rapport à la culture et à l’éducation, trop longtemps placées sous le signe du nivellement et de la médiocrité. C’est à une véritable « réforme de la vertu » qu’elle invite, centrée sur la promotion des valeurs aristocratiques de la distinction et du dépassement. Une réforme dont l’enjeu n’est autre que l’avenir spirituel de l’Europe, sa capacité à se hausser à la hauteur de sa grande tradition prométhéenne.

Tel est donc le projet proprement exorbitant qu’appelle la pensée du surhomme – un projet qui excède de toute part les limites de la simple spéculation philosophique. Projet éthique d’abord, en ce qu’il engage une totale réévaluation des valeurs et de la hiérarchie des types humains. Mais aussi projet politique, voire civilisationnel, tant il bouleverse en profondeur les fondements mêmes de notre vivre-ensemble.

À travers lui, c’est bien la figure de l’homme à venir qui se profile, de cet être encore inouï qui saura faire de la terre le lieu même de son auto-enfantement. Un être qui aura su s’incorporer la volonté de puissance dans ce qu’elle a de plus haut et de plus exigeant, pour danser par-delà tous les abaissements de l’humain, trop humain. Puisse cette grande espérance trouver un écho chez les esprits les plus libres et les plus audacieux de notre temps ! Puisse-t-elle leur donner le courage de préparer, contre la misère du présent, l’imminence d’une tout autre humanité !

Mais pour cela, encore faut-il savoir entendre l’appel de Zarathoustra par-delà le vacarme de l’époque, et se rendre disponible au grand Midi de l’Être. L’heure presse, et le combat se fait chaque jour plus âpre – combat de l’homme contre ce qui en lui l’incline à n’être qu’un homme. Aux volontés les plus hautes de se jeter dans la mêlée, pour que point enfin cette Aurore nouvelle dont le surhomme sera tout à la fois le héraut, l’annonciateur et l’accomplissement. L’avenir de notre grandeur se joue dans l’issue de cette lutte décisive…

– Friedrich Nietzsche

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