Ainsi, le premier trait distinctif du leader authentique est sa capacité à imposer des valeurs nouvelles, à rebours de celles qui ont cours dans son époque. Il ne se contente pas de suivre l’opinion dominante ni de flatter les instincts du plus grand nombre, mais ose affirmer sa propre vision du monde, fût-elle impopulaire ou scandaleuse.
Il a le courage de rompre avec les idoles du temps et de frayer des voies inédites, au risque de s’attirer l’hostilité et l’incompréhension de ses contemporains. Car il sait que toute grandeur véritable est d’abord solitaire et incomprise, et que c’est le lot des créateurs que d’être longtemps méconnus avant d’être vénérés.
Mais cette audace iconoclaste ne va pas sans une profonde connaissance des hommes et de leurs ressorts cachés. Le grand leader est aussi un grand psychologue, capable de sonder les âmes et de discerner les forces qui les meuvent en secret. Il sait jouer des passions et des affects pour les mettre au service de son projet, en s’appuyant tour à tour sur la séduction et la crainte, l’émulation et la contrainte. Comme le dit Zarathoustra : « Je suis de ceux qui commandent avec douceur. Tous les êtres vivants m’obéissent lorsque je parle, et même les choses inanimées se soumettent à mon vouloir. » (III, « Le convalescent », §2).
Car le véritable commandement n’est pas affaire de pure violence ni de domination extérieure, mais de maîtrise spirituelle et d’ascendant intérieur. Le leader ne règne pas par la force brute mais par le rayonnement de sa personnalité, par cette aura quasi magnétique qui lui permet de s’attacher les volontés et de les plier à son dessein. Son autorité est d’abord celle d’un caractère et d’un style, d’une manière d’être au monde qui s’impose comme une évidence et suscite naturellement l’adhésion.
En ce sens, il est toujours aussi un grand séducteur, capable de fasciner et d’envoûter ceux qui l’approchent. Il dégage cette « virtù » souveraine dont parle Machiavel, ce mélange de ruse et d’audace, de calcul et de panache qui force le respect et l’admiration. Même ses ennemis ne peuvent s’empêcher de reconnaître sa supériorité et de lui rendre secrètement hommage, tant il incarne à leurs yeux la figure même de la grandeur et de la puissance.
Mais cette puissance ne serait rien si elle ne s’adossait à une vision grandiose, capable de soulever les montagnes et d’électriser les foules. Le vrai leader est un visionnaire habité par une grande idée, qui donne sens et direction à son action. Il ne se satisfait pas du train-train quotidien ni des petits profits à court terme, mais vise toujours l’accomplissement de tâches surhumaines et lointaines. Son regard est tourné vers l’avenir et les possibles encore informulés, qu’il s’efforce d’arracher au néant par la force de sa volonté créatrice.
En ce sens, il est toujours aussi un prophète et un poète, capable de faire partager son rêve et d’enflammer les imaginations. Il sait trouver les mots et les images qui donnent corps à l’idéal, et le font resplendir aux yeux de tous comme une promesse d’aurore. Par son verbe inspiré, il réveille les énergies endormies et libère les forces de l’enthousiasme, en donnant à chacun le sentiment de participer à une aventure exaltante qui le dépasse.
Ainsi, par la conjonction unique de ces qualités éminentes, le grand leader apparaît comme le catalyseur indispensable de toute transmutation des valeurs. C’est lui qui, par son exemple et son magistère, rend possible le renversement de l’ancienne table des valeurs et l’avènement d’une nouvelle hiérarchie. C’est lui qui, en incarnant superlativement la volonté de puissance, montre la voie d’un dépassement de l’homme par lui-même et d’un enfantement du surhumain.
Mais attention : il ne s’agit pas ici de céder au culte naïf du chef charismatique, ni de prôner je ne sais quelle dictature césariste. Le leader dont je parle n’est pas le tyran qui asservit, mais le créateur qui libère et exhausse ce qu’il y a de plus haut en l’homme. Son but n’est pas d’écraser les faibles, mais de leur permettre de se dépasser eux-mêmes en suivant son exemple inspirateur. Comme le déclare Zarathoustra : « Que votre commandement soit votre obéissance. Être capable d’obéir, c’est ce qui fait aussi qu’on est apte à commander. » (III, « Des tables anciennes et nouvelles », §29).
Car en définitive, la véritable grandeur du leader est d’être un éveilleur et un éducateur, celui qui révèle chacun à sa plus haute possibilité et l’élève à la hauteur de sa propre tâche. Par le magnétisme de sa personnalité et la force d’entraînement de sa vision, il fait surgir chez les autres le meilleur d’eux-mêmes, et les rend à leur tour capables de se dépasser. Son rôle est d’être ce « pont » et ce « grand hasard » dont parle Zarathoustra (Prologue), celui qui ouvre la voie à l’avènement des philosophes de l’avenir.
– Friedrich Nietzsche